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Une messe fort dissipée
 

Ecrit par Jacques Boutet, le 23-05-2008 22:03

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Publié dans : Les Histoires, Jacques Boutet

Une messe fort dissipée en AveyronC’était encore le temps où nous n’avions pas cours le jeudi après midi. Le matin était consacré à des disciplines « annexes » telles que l’instruction morale, religieuse, civique ou le chant. L’emploi du temps précisait qu'à neuf heures, tous les élèves devaient assister à une messe. Ajouté aux autres, cet exercice religieux pouvait paraître rébarbatif. Au contraire ! Je vais vous en livrer la raison, non sans évoquer au passage, "l'école des filles"…

 

 

UNE MESSE FORT DISSIPEE

C’était encore le temps où nous n’avions pas cours le jeudi après midi. Le matin était consacré à des disciplines « annexes » telles que l’instruction morale, religieuse, civique ou le chant. L’emploi du temps précisait qu'à neuf heures, tous les élèves devaient assister à une messe. Ajouté aux autres, cet exercice religieux pouvait paraître rébarbatif. Au contraire ! Je vais vous en livrer la raison, non sans évoquer au passage, "l'école des filles"…

L’institution ND du Sacré Cœur était située rue Dominique Turc, qui est perpendiculaire à la rue St. Cyrice. Elle se trouvait éloignée de quelques centaines de mètres de l’église. Dirigée par les sœurs de la communauté du St Cœur de Marie, cette école proposait un enseignement général allant jusqu’au bac et une formation aux métiers de bureau. L’instruction religieuse y tenait bonne place et prévoyait deux offices par semaine. La messe du jeudi, était célébrée conjointement avec celle des garçons. C’est dans l’ambiance de cette pieuse (et dissipée) étape hebdomadaire que je vous invite à me suivre …

Les filles étaient déjà en place lorsque nous franchissions, nous les garçons, la porte latérale, cinq minutes avant l’heure. Elles occupaient toute la partie gauche de la nef, transgressant en cela les consignes affichées sur un ancien panneau : « Réservé aux hommes seuls ». A droite, une pancarte similaire indiquait : « Réservé aux femmes seules ». . La règle voulait que nous esquissions, les uns après les autres, une génuflexion devant le choeur, avant de gagner nos places par l'allée centrale. Les classes terminales occupaient le fond de l'église, les cours primaires se plaçaient près de l’autel. Voilà donc les plus âgés, ceux là mêmes animés des plus forts émois amoureux, condamnés à faire défiler leurs 16 ou 19 ans rougissants, devant les regards curieux, voire inquisiteurs, d'une centaine de jouvencelles. L'exercice s'avérait une rude épreuve pour les timides, les complexés ou les affligés d’acné persistant. J’avoue que mon cœur battait fort avant de s’engager dans cet espace dont l’extrémité me paraissait inatteignable.

Que faire de ses mains ? Curieusement, certains avançaient en les rejoignant pudiquement au dessous de la ceinture. D'autres, d'une manière faussement désinvolte, les croisaient derrière le dos. Il y avait ceux qui les balançaient en avant, progressant à grandes enjambées, comme des militaires. Quelques uns, omplètement inhibés, marchant la tête basse, les cachaient dans les poches de leur pantalon. Les plus assurés se déplaçaient lentement en esquissant un sourire emprunté. Embarrassés, d’autres tiraient sur les manches d’un veston, trop étroit à leur gré. Enfin, il existait ceux qui précipitaient leurs pas, s’entravaient et finissaient pas s’étaler au milieu de la nef.

Le matin, nous avions mis un soin particulier à choisir, dans une garde robe, hélas limitée, le pantalon le moins fripé, le blouson le mieux assorti et les chaussures les plus convenables. Tout à l’heure, juste avant l'office, en attente dans le grand corridor longeant les classes, les vitres du couloir ne seraient pas assez nombreuses pour répondre à nos regards inquiets. Ben oui, voyons, une dernière remise en ordre de notre coiffure s’imposait ! Très important la coiffure !

« Bon sang, et ce maudit orgelet qui me défigure !

- Tu n’as qu’à t’esquiver par l’allée latérale … »

L'interdit, jeté sur les filles par ces bons maîtres, avait pour effet contraire de le transgresser. Les espoirs de sanctification qu’ils nourrissaient en nous imposant cette pieuse démarche, nous le détournions à des fins peccamineuses. Car enfin, là, à quelques mètres de nous, dans le sombre confessionnal de bois, trônait, bien en évidence, le formulaire cartonné à l’usage d’une bonne confession. La notion de péché y était très explicite sur la sexualité, bien présente à notre âge.

« Ai-je tenu des conversations indécentes ? Chanté de mauvaises chansons, lu de mauvais livres, arrêté volontairement mes regards sur des personnes ou des gravures immodestes ? Ai-je pris un plaisir volontaire à des pensées ou désirs impurs ? Ai-je commis ou désiré commettre volontairement des actions malhonnêtes : seul ou avec d’autres, de même sexe ou de sexe différent ? Ai-je recherché des amusements malsains, danses, fréquentations douteuses ou coupables, spectacles dangereux ? N’ai-je pas porté au péché par mes propos, ma tenue ? ».

Cependant, l’occasion qui nous était offerte d’apercevoir l’élue de son cœur était trop forte pour obéir à ces exigeantes prescriptions. D’ailleurs elles ne résistaient pas à l’ardeur de nos 18 ans, laissant aux anciens le champ de leur observance. Un coup d’oeil suffisait pour deviner si la dernière rencontre ou le dernier billet avaient accru ou entamé les sentiments d'amour que nous entretenions secrètement. Cette innocente communication, proscrite par les frères, nous parvenions à l’établir en utilisant les lois de la physique inculquées (un comble !) par notre professeur. Comment nous y prenions nous ? Celui-ci nous avait appris les principes de réflexibilité de la lumière : « Le chemin suivi par un rayon de lumière qui se réfléchit sur un miroir est automatiquement suivi par un autre rayon marchant en sens contraire du premier ». C’est cette propriété de réversibilité que nous exploitions avec l’aide de notre verre de montre, pour attirer l’attention de nos petits béguins.

Ah, ces matins de jeudis ensoleillés ! Elles étaient disputées les places se trouvant sous les lumières chatoyantes des vitraux les plus éclairés de l’église ! C’était de ces endroits stratégiques que nous pouvions le mieux, capter les rayons de l’astre et les diriger, comme autant de caresses colorées, sur les chevelures de nos dulcinées qu’elles se complaisaient à relever nonchalamment. Ces échanges illuminaient de mille couleurs, les coiffures de nos belles, en autant de diadèmes, eux-mêmes enrichis des plus éblouissantes émeraudes, des plus éclatantes escarboucles et des plus étincelants rubis. Jamais l’église n’avait réunis autant de jeunes reines. La nef en était tout illuminée, nos cœurs aussi …

Cet astucieux stratagème, nous le pratiquions malgré la présence du frère Thiers. Notre ange gardien (le lieu ne pouvait être mieux choisi pour l’appeler ainsi), ne dépassait pas 1m55. Dès que chacun avait trouvé sa place, il se saisissait de la chaise la plus haute et se plaçait à la dernière rangée pour avoir en perspective l'alignement de ses troupes. Ainsi, pas un visage tourné, pas un geste, pas même l’esquisse d’un mouvement vers la gauche, ne lui échappaient. Cependant, les nombreux signaux optiques à l’adresse des filles finissaient par se croiser, s’entremêler, se confondre et se perdre sous la voûte, non sans semer la confusion dans les rangs féminins. L’agitation qui en résultait éveillait la curiosité de « Thierssou » sans qu’il puisse en découvrir la cause.

Il est évident qu’un tel contexte ne favorisait pas l’observance du culte. Ainsi, au moment de la consécration, il y avait davantage de têtes se dirigeant vers les côtés plutôt qu’en direction de l’autel. Il faut dire qu’à cet instant précis, nous étions assurés que la ferveur de notre surveillant primait sur sa mission de vigile. L’homme s’en doutait et en rageait silencieusement. En l’absence de coupable, le retour dans les classes nous valait de sérieuses admonestations collégiales. Il les énonçait d’une voix forte et rocailleuse :

« Il y en a qui se conduisent comme des imbéciles. Ils n’ont même pas le respect des lieux. Qu’ils sachent que je ne suis pas dupe et que mon carrrnet de punition n’attend que d’y voir figurrrer leurs noms ! »

Résigné, il finissait par abattre ses deux mains épaisses sur un vieil harmonium endormi. Celui-ci, surpris dans son sommeil, laissait échapper sa première plainte. Un nuage de poussière de craie envahissait la salle. La leçon de chant pouvait débuter par le « tube du moment » :

« Salut Rodez, ô charmante patrie … Cité chérie de tous les Rouergats … »

 

 

   
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